L’étrange défaite de nos croyances dans le progrès et l’évolution

Roland Gori
Cités 2020/4 (N° 84)

L’idéologie évolutionniste fonctionne comme autojustification des intérêts d’un type de société, la société industrielle en conflit avec la société traditionnelle d’une part, avec la revendication sociale d’autre part [1]. Nous avons beau disposer des données nous démontrant la possibilité d’une catastrophe future, nous n’y croyons pas. « Nous ne croyons pas à ce que nous savons. » Et dès lors, si la question tient à la croyance, et non pas au savoir, pour persuader les hommes, le porte-parole du catastrophisme doit adopter la position du prophète : « prophétiser une catastrophe dont il espère qu’elle ne se produira pas, afin qu’elle ne se produise pas ». On le voit, même « éclairé », le catastrophisme n’est qu’une des formes du millénarisme [2].

1 Quelle étrange idée que cette idée de « progrès » dans laquelle Charles Baudelaire diagnostiquait une « doctrine de paresseux » ! Il faut dire que l’idée est moderne, qu’elle s’est affirmée avec l’Aufklärung du siècle des Lumières pour s’épanouir dans les illusions du xixe siècle, sérieusement entamées par ce « siècle de la peur » que fut le siècle suivant, selon l’expression d’Albert Camus après Hiroshima [3]. Mais, aujourd’hui c’est moins le risque nucléaire qui se profile à l’horizon que la catastrophe écologique et sanitaire. Le Monde du 23 janvier 2020 annonçait que « l’horloge de l’apocalypse », imaginée dès 1947 par un groupe de « scientifiques atomiques », venait d’être avancée de vingt secondes. L’échéance de l’apocalypse était fixée à minuit. Nous serions désormais à minuit moins cent secondes [4]. Le démantèlement des accords internationaux sur les armements, l’échec des sommets sur le réchauffement climatique, le délitement sociétal, les campagnes de désinformation et la prolifération des fake news, inquiètent le groupe d’experts qui compte chaque année treize lauréats du prix Nobel. Nous nous rapprocherions à grande vitesse du précipice dans lequel s’élance l’humanité. L’effondrement est un spectre qui hante le monde. Il est dans l’esprit de l’époque, il est l’esprit de notre temps. Et encore il convient de remarquer que cette prédiction a été établie avant la pandémie de la Covid-19 qui plonge le monde dans le chaos et révèle l’extrême vulnérabilité des États et des équilibres planétaires. Cette pensée de la catastrophe environnementale, économique, sociale et politique ne relève pas d’un discours prophétique mais procède davantage d’« expériences de pensée » à même de rendre compte de ce qui pourrait menacer aujourd’hui la sécurité intérieure des États modernes.

2 L’effondrement de nos sociétés, emportées par l’hubris du productivisme, de la maîtrise et de l’exploitation de la nature auxquels invitaient les discours de progrès et les illusions évolutionnistes du xixe siècle, est à l’ordre du jour des experts comme des politiques. Le Club de Rome, dès les années 1970, avait mis en garde contre cet épuisement des ressources planétaires à cause d’une surexploitation des richesses naturelles au nom de la productivité et de l’efficacité économique, seules à même de répondre aux besoins des populations [5]. Ces modèles ne prédisent pas l’avenir mais convoquent les politiques et les citoyens à des choix qui, jusqu’à présent, se sont révélés bien insuffisants pour prévenir les effondrements biophysiques et structurels de nos sociétés globalisées. Ces modèles de prédiction n’annoncent pas l’avenir, ils sont un diagnostic de notre présent. À la différence des hommes de l’Antiquité tardive, nous ne saurions imputer à la nature ou à la Providence divine la responsabilité de cette inexorable destinée. Nous savons, nous, que ce sont nos choix politiques et éthiques qui peuvent, seuls, éviter les « déterminismes environnementaux » conduisant aux catastrophes. Jared Diamond [6] a montré, par une analyse comparative, que le devenir écologique de nos sociétés ne résultait pas uniquement de leurs atouts environnementaux. La capacité politique et culturelle de prendre des décisions collectives explique que certaines sociétés élaborent des pratiques permettant d’éviter la surexploitation de leurs ressources, assurant ainsi leur pérennité, alors que d’autres se révèlent incapables de relever ce défi et disparaissent. Les Inuits survivent au Groenland au moment même où les Vikings disparaissent de la région à la suite de mauvais choix sociaux, commerciaux et politiques. L’effondrement de la civilisation Maya ne provient pas seulement du changement climatique ou des épidémies, mais résulte des effets de la déforestation et de l’érosion des sols épuisés par un déséquilibre croissant entre l’accroissement démographique et la réduction des ressources, l’égoïsme des classes nobles et les combats politiques incessants. Nous pourrions démultiplier les exemples, depuis ceux de l’Empire romain et de la diffusion de la grippe espagnole en passant par les épidémies de peste noire au milieu du xive siècle ou encore au début du xviiie siècle. À chaque fois l’importance des traumatismes que l’environnement inflige à des sociétés, les affaiblissant ou précipitant leurs chutes, dépend étroitement de leurs organisations sociales, politiques et culturelles. C’est un vieux problème en psychopathologie également : les effets d’un traumatisme dépendent de l’état du psychisme qui en reçoit le choc !

3 Les changements climatiques et microbiens, les altérations des ressources résultent en partie de choix politiques. Ces choix dépendent de la capacité des individus et de leurs cultures à percevoir les dangers, à se les représenter, à les accueillir dans un imaginaire collectif plus ou moins apte à les intégrer. L’analyse historique et comparative des sociétés est essentielle pour pouvoir dresser des perspectives à même de nous adapter au mieux aux effondrements qui viennent. Quarante ans après leur rapport de Rome, Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Rangers renouvellent en 2004 leur alerte concernant « les limites à la croissance » dans un monde fini [7]. Une chute combinée de la population, des ressources, et de la production alimentaire et industrielle produirait, selon eux, un « effondrement [8] ». La manière de penser le temps se révèle fondamentale pour pouvoir penser l’effondrement et prendre les mesures sociales et politiques qui s’imposent. L’actualisme technique [9] détruit la nécessaire concordance des temps au profit d’une fuite dans la succession des instants. À partir de quoi, comme le laissent entendre les auteurs, lorsque les humains déchiffrent les « signaux » de souffrance de la planète, il est déjà trop tard. Ils n’ont pas pris conscience suffisamment à temps de la nécessité de changer la structure du système qui se révèle tout autant un système d’exploitation des ressources, d’organisation du travail et des pratiques sociales qu’un système de pensée. Ce système de pensée n’est pas qu’une métaphysique mais procède d’une éthique et d’une politique concrète produisant des pratiques sociales. Jean-Pierre Vernant aimait rappeler qu’« il faut prendre au pied de la lettre la formule d’Ignace Meyerson que l’esprit est dans les œuvres. Il n’y a pas de réalité spirituelle en dehors des actes, des opérations de l’homme sur la nature et sur les autres hommes [10] ». Ce qui signifie que nos pratiques sociales concrètes sur la nature, sur les autres et sur nous-mêmes, sont l’esprit d’une époque, d’une culture, d’une société. Et, c’est cet esprit dont nous craignons l’effondrement sans être capables de nous rendre compte que l’effondrement a déjà eu lieu.

4 La pandémie de Covid-19 a rendu justice aux discours les plus apocalyptiques de la collapsologie, « véritable science appliquée et transdisciplinaire de l’effondrement [11] », sans toutefois prendre la mesure de leurs significations. Sans devoir reprendre ici les analyses de ces discours de l’effondrement, je voudrais que l’on puisse prendre au sérieux, très au sérieux ce paradigme d’un effondrement imminent de nos sociétés, de notre civilisation, voire de notre espèce. Que l’on puisse prendre au sérieux ces théories de l’effondrement non seulement comme prédiction de notre futur, mais aussi en tant que diagnostic de notre présent. Un bilan de fin imminente de notre monde moins en tant que désastre écologique et social qu’en tant que symptôme d’une pensée de la catastrophe. Une pensée de la catastrophe qui requiert, de mon point de vue, non seulement de devoir penser les risques d’effondrement des systèmes interconnectés des problèmes environnementaux, mais plus encore, une pensée de la catastrophe exige, aujourd’hui, de devoir faire le deuil d’une vision de l’avenir héritée du xixe siècle et sans cesse renouvelée jusqu’à son épuisement au cours du xxe siècle. Elle exige de devoir penser l’effondrement, à la fois comme un effondrement de notre environnement, de nos institutions socio-politiques, de nos modes de vie et des rapports des populations et des classes sociales entre elles, mais aussi de devoir penser la catastrophe qui vient comme un effondrement de nos cadres et de nos systèmes de pensée ayant déjà eu lieu. Face à ces nouvelles menaces, il faut pouvoir « définir les conditions d’une pensée politique modeste, c’est-à-dire délivrée de tout messianisme, et débarrassée de la nostalgie du paradis terrestre [12] ». La pensée de la catastrophe est surdéterminée, elle ramasse des conditions psychiques, symboliques et politiques. C’est la raison pour laquelle le terme de « crise » ne suffit plus pour décrire les menaces qui planent sur notre avenir et sur notre capacité de penser le présent. Face à ces nouvelles menaces, il nous faut élaborer une pensée de la catastrophe. Une pensée de la catastrophe telle que la restitue le texte majeur de Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire [13] : le progrès établi sur le modèle du perfectionnement technique conduit à une croyance quasi religieuse qui « ne tient compte que des progrès dans la domination de la nature, non des régressions de la société [14] ». Il est une « tempête » qui nous pousse en avant des catastrophes pour mieux les oublier. C’est exactement ce qui s’est produit au moment de l’épidémie de Covid-19.

5 L’émergence de nouvelles épidémies ne surprend que ceux qui feignent d’ignorer les alertes de l’OMS comme d’autres institutions internationales sur les risques de « tempêtes microbiennes » liées aux modifications que nous imposons à l’environnement autant qu’aux menaces bioterroristes [15]. Comment ignorer que tout au long de la décennie des années 1990 les « experts », en particulier aux États-Unis, avaient prévenu : la menace bioterroriste et les « maladies émergentes » constituent le risque le plus sérieux de destruction des États-nations. Les menaces sur la santé publique rejoignaient les risques de guerres bactériologiques et de bioterrorisme. La santé publique et la défense nationale se rapprochaient à se confondre, par exemple en 2003 aux États-Unis par la création d’un ministère de la Sécurité intérieure ! Stefan Morse le rappelait dès 2002 : « la santé publique n’est pas seulement une composante essentielle de la bio-défense : ce sera peut-être sa seule composante aux premiers stades de la réponse à une attaque biologique [16] ». Dès les années 2000, l’OMS comme les « experts » en bioterrorisme alertaient sur ce risque sanitaire majeur que constituerait le retour des épidémies : le virus « tueur » serait très contagieux et peu létal ! C’était écrit en toutes lettres dans les textes de l’OMS, et les stratèges américains annonçaient que la menace épidémique était plus à craindre encore que l’attentat bioterroriste ou la guerre bactériologique conçus néanmoins comme « inévitables ». La mondialisation offre les conditions écologiques optimales à la propagation des microbes : en circulant, les hommes et les marchandises fabriquent les contagions. C’est une vieille histoire : les épidémies sont favorisées par les expansions économiques et territoriales.

6 Les différents épisodes de peste noire ont illustré ce principe, de même l’épidémie de grippe espagnole, en 1918-1919, qui a causé la mort de 50 à 100 millions de personnes, bien plus que la première guerre mondiale elle-même ! Tout comme la chute de l’Empire romain ne fut pas seulement le fait d’invasions barbares et de luttes intestines pour le pouvoir, mais résulta aussi des changements climatiques et des épidémies qui ont fini par mettre à terre une structure sociale et politique résiliente. Une épidémie ne détruit pas que les individus, elle affecte la structure sociale et provoque chaos et anomie. Les exemples sont légion dans l’histoire depuis l’épidémie de peste à Athènes au ve siècle avant Jésus-Christ [17], jusqu’à l’épidémie de rougeole en 1875 chez les Fidjis, en passant par les crises de l’Empire romain au iie siècle avec la peste antonine (sans doute la variole) et la peste justinienne au ve siècle. La liste est longue à foison et l’émergence de la Covid-19 rend plus que nécessaire les études historiques en la matière. C’est là encore la limite de ces savoirs non narratifs dont l’hégémonie a détruit notre capacité de penser. Les récits, les chroniques, les romans historiques sont passionnants et c’est vers eux que nous devons aussi nous tourner, à jeu égal avec l’infectiologie, la microbiologie ou l’épidémiologie. L’histoire permet un diagnostic du présent, elle permet de « prévoir le présent », disait Michel Foucault. Ce qui est le rôle de la politique qu’elle a tendance à oublier. Kyle Harper a pu montrer que  : « La combinaison de la peste et du changement climatique a sapé la puissance de l’État [l’Empire romain]. Le chagrin et la peur ont laissé les survivants bouleversés et dans la crainte que les temps eux-mêmes approchaient de leur fin. La fin du monde n’est pas une prédiction, elle est en train d’arriver [18] » Les discours d’effondrement sont à prendre au sérieux, au-delà des indices précieux qu’ils nous communiquent sur l’état de la planète, ils expriment l’effondrement de nos structures mentales et sociales [19].

7 Il serait absurde d’imputer au seul coronavirus la cause de nos malheurs. D’abord, parce que la vision de Koch et de Pasteur, la vision bactériologique, qui faisait du microbe la source unique de la maladie, ne fait plus recette. L’homme fabrique ses maladies en perturbant l’écologie dont dépendent ses rapports aux microbes. Aujourd’hui, nous le savons, les microbes sont ambivalents, c’est le milieu dans lequel ils se développent qui peut les rendre nocifs, bénéfiques ou neutres. Ce qui implique un nouveau langage et de nouvelles images pour saisir l’émergence des épidémies, l’interdépendance des microbes et de leurs hôtes. Aujourd’hui, de nouveaux travaux de recherches révèlent le poids des politiques sociales et économiques dans l’effondrement ou la résilience des sociétés [20]. Ce qui conduit à juger inconséquentes, voire « criminelles », les impréparations de nos ministères face aux risques épidémiques aujourd’hui.

8 La mise en œuvre de techniques de préparation (preparedness) face aux risques bactériologiques suppose de se donner les moyens de penser l’émergence d’un événement rare. C’est-à-dire que l’on quitte le champ de la prédiction pour celui de l’anticipation qui suppose la mise en place de scénarios fictions, à même de jouer un rôle symbolique majeur dans la préparation d’une politique de preparedness. Tel fut le rôle que joua le roman de science-fiction de Richard Preston [21], pour la politique de Bill Clinton. L’optimisme des années 1960 a fait place à de vives inquiétudes dans la décennie suivante, et ce d’autant plus que les menaces bioterroristes se profilaient avec l’émergence des États voyous, voire terroristes.

9 Si nous avons frôlé au moment de cette pandémie la crise de l’État-nation, ce n’est pas seulement à cause de la pénurie de masques, de réactifs, de tests, de respirateurs, mais bien parce que les gouvernements en exercice depuis au moins vingt ans manquent d’imagination, prisonniers qu’ils sont d’une rationalité purement instrumentale, technocratique et formelle. Carencés en capacité d’imaginer, ces pouvoirs n’ont pas pu prédire l’émergence du cygne noir que toutes les fictions leur annonçaient [22]. Ce qui veut dire qu’il nous faut nous émanciper d’une rationalité purement technique, quantitative, prédictive, qui nous fait entrer dans l’avenir à reculons. Ce qui suppose de parvenir à nous émanciper de cette hégémonie culturelle et mondialisée d’une rationalité pratico-formelle, pensée des affaires et du droit, qui nous empêche de penser le monde en nous contraignant à le calculer, à le transformer en données purement numériques et désincarnées [23]. C’est ce que le petit virus tueur a mis en évidence, une incroyable indigence des politiques de santé, une impréparation totale face aux risques bactériologiques que cache mal le « bricolage » d’un conseil scientifique promu à conseiller le président de la République au cours de l’épidémie de Covid-19. Et, aujourd’hui en France, l’impréparation des politiques en charge de la santé et de la sécurité produit un « ressentiment » lourd et profond de la population. Si nous ne voulons pas terminer notre vie sur une planète glacée et obscure, il convient d’affirmer et de porter dans nos actions une réhabilitation des métiers qui passe par une priorité accordée à la culture et à la parole. Non, parce que la culture ça divertit et la parole ça communique, surtout pas, mais parce que cela permet une pensée et sans penser on ne peut imaginer un avenir, sans imagination point de liberté.

10 L’état d’impréparation de nos gouvernements a mis en évidence le poids et la faillite des agences diverses et variées de la bureaucratie de sociétés organisées par une rationalité formelle, impersonnelle et cherchant la rentabilité immédiate des investissements publics dans un monde globalisé. Les politiques néolibérales qui avaient mis à mal les services publics par les dogmes affirmés de la mondialisation [24], les figures anthropologiques d’un homme économique, les priorités de la lutte pour la compétitivité, les exigences d’austérité… se dévoilent aujourd’hui dans leurs impostures. Libérés des tutelles gestionnaires, les soignants que la communication gouvernementale a voulu faire passer pour des « héros », après les avoir matraqués lors de leurs manifestations pour la sauvegarde de l’hôpital, ont magnifiquement exercé leurs métiers. Dans L’Étrange Défaite, Marc Bloch expliquait que les meilleurs soldats étaient ceux qui, dans la vie courante, faisaient bien leur métier…

11 Nous pourrions espérer qu’à la panique de la pandémie et de ses conséquences sociales succède la sagesse des effets des deuils et de la perte. Face à la faillite d’un productivisme débridé et mondialisé illuminé des lueurs d’un astre mort, celui des illusions et des croyances du xixe siècle que nous avons reçues en héritage, nous voilà invités à un travail de deuil, deuil d’un paradigme symbolique devenu désormais obsolète. Nos malheurs actuels – pandémies, crises climatiques, crises sociales et économiques, crises politiques et culturelles – ne sont que les symptômes de cet effondrement qui a déjà eu lieu dans l’ordre symbolique, celui des catégories de jugement et des manières de penser le monde et l’humain inspirées des principes fondateurs de nos sociétés industrielles. Ces catastrophes surgissant dans notre actualité, probables dans notre futur, ne sont et ne seront désastreuses que du fait de notre impréparation à les accueillir et à les traiter. Cette impréparation provient d’une culture de la modernité prise par la discordance des temps, fixée au piquet de l’instant, oublieuse du passé et déjà prisonnière d’une conception du futur placée sous le signe des progrès techniques.

12 Ces idées de progrès et d’évolution ont aligné l’histoire humaine sur le développement continu des techniques en confondant organismes vivants et organisations machiniques. De cette confusion a émergé la monstruosité bureaucratique des totalitarismes qui avaient dérobé à l’homme sa capacité de penser et de décider, en lui faisant perdre son sens moral. Ces traumatismes, autant collectifs qu’individuels, au sein de la civilisation occidentale, nous ont empêchés de relever le défi de la modernité en nous réfugiant dans l’éphémère de la mode ou dans la nostalgie de la pensée réactionnaire. Les discours de l’effondrement, les annonces messianiques des catastrophes à venir sont les symptômes de ce traumatisme, de cette maladie politique et culturelle. Ils sont le revers des mirages du progrès qui ne concevaient le temps que comme un fleuve linéaire, irréversible, orienté par son futur. L’expérience du psychanalyste convoque une réflexion sur la mémoire et les fantômes du passé qui hantent notre actualité.

13 Cette analyse des régimes de temporalité nous invite à nous déprendre de l’actualisme technique qui nous laisse démunis devant les nouvelles menaces de catastrophes sanitaires, climatiques ou politiques, véritables retours d’un refoulé de notre histoire. Repenser le passé qui ne passe pas permettrait aussi de réviser la notion d’utopie, de la penser moins comme un mirage placé au bout des lendemains qui chantent qu’en tant que moment, kairos, à saisir à tout instant pour inventer sa vie. Walter Benjamin, ici, est présent en compagnie de Freud et d’Hannah Arendt, afin de rendre compte des naufrages de l’histoire et de la nécessité de devoir les éviter en renouant avec le travail de la mémoire pour ne plus errer dans l’éphémère des instants successifs, sans pour autant céder aux nostalgies des pensées réactionnaires. L’actualisme technique comme l’actualisme économique tentent désespérément de pallier une histoire défaillante dont ils précipitent la perte. À la fin de la deuxième guerre mondiale, l’État allemand avait montré l’exemple, comme l’a analysé Michel Foucault, la nouvelle dimension de la temporalité devenait l’indice de croissance économique et lâchait l’horloge de l’histoire. Cette réussite, oublieuse de l’histoire et de ses ruines, riche de prospérité matérielle, est devenue un modèle démocratique. Elle a un prix. Celui d’une conception du sujet humain, autoentrepreneur de lui-même, auquel les utopies de « l’humanité augmentée » font ressentir une « honte prométhéenne » (Günther Anders). Ainsi, se fabrique un homme nouveau, déraciné du passé, se projetant dans un futur, à partir duquel il pense son présent, et où règnent les robots et les algorithmes auxquels il tend à s’identifier et dont il intériorise déjà les valeurs.

14 La manière de penser le temps est fondamentale pour penser les effondrements et prendre les mesures sociales et politiques qui s’imposent. L’actualisme technique détruit la nécessaire concordance des temps au profit d’une fuite dans la succession des instants. Faute de nous interroger sur la temporalité qui conditionne la capacité de penser et donc de juger, rien n’est possible. Les institutions juridiques relèvent de la rationalité formelle, elles demeurent inefficaces sans la substance de l’éthique, des valeurs de justice qui lui confèrent la force et le sens. Pour pouvoir exercer notre liberté, qui est d’abord et avant tout une possibilité de choisir, il faut pouvoir recueillir les expériences du passé, rassembler les traces et les interpréter, faire histoire. L’Esprit marche dans les ténèbres des instants successifs lorsqu’il n’est pas éclairé par l’histoire. Nous cédons aux mécanismes de déni des effondrements qui nous guettent car ils nous permettent d’oublier les effondrements déjà réalisés dans l’histoire. L’effort de mémoire est ascèse, initiation, catharsis. Il se trouve par contre exclu, forclos d’une civilisation besogneuse, rivée au piquet de l’instant d’après, celui du profit, du retour sur investissement. De ce fait, pressés par la vitesse et les instants successifs d’un présent intemporel, nous nous détournons des informations et des valeurs qui nous mettraient face à notre mort, à notre finitude. L’idée de catastrophe, la catégorie de l’effondrement, constituent le retour du refoulé qui se glisse dans le discours d’une civilisation de l’instant, l’irruption d’une temporalité que l’on veut méconnaître à la hauteur de l’oubli de la mort. Ce rapport au temps conditionne le développement et l’extinction des civilisations. L’histoire, avec le philosophe Walter Benjamin, est, avec la psychanalyse et la philosophie, une des seules manières de sauver un passé qui s’actualise dans le présent, et d’ouvrir le seul et authentique chemin d’invention des utopies, placées moins au bout du futur, qu’à chaque instant qui reçoit l’éclat du temps des origines.

15 À cette révision de nos conceptions du temps et de la mémoire s’ajoute une analyse critique des fonctions du langage et de la communication. Si l’effondrement climatique, sanitaire ou social présent ou à venir, n’est que la matérialisation d’un effondrement de nos cadres de penser qui a déjà eu lieu, il convient de toute urgence d’inventer un nouveau discours. Cela ne sera possible qu’en restaurant la fonction symbolique du langage, sa capacité de dire le monde, de lui donner un sens et une cohérence. C’est ce pouvoir du langage qui se trouve aujourd’hui politiquement dégradé, réduit à la com et au bavardage des sociétés du spectacle. Nos sociétés de la communication tendent à priver les individus et les collectivités de cette fonction symbolique du langage ; nos hommes politiques ne sont que la partie la plus avancée de cette déroute du pouvoir du langage dégradée en discours technique ou en pur verbiage. Aujourd’hui, une « âme numérique » agite les corps, met en transes les gouvernants, s’empare des moindres citoyens, exorcise la moindre donation poétique du monde, perce la moindre des métaphores, crève les voiles de la beauté et de ses mystères pour mieux la broyer à la meule de l’utilité, elle est celle qui permet aux financiers et aux oligarques de parler la même langue. C’est un des mérites, et non des moindres, des discours de l’effondrement que de relever le défi de la modernité né du traumatisme, traumatisme produit par l’incapacité de notre civilisation d’inventer un ordre social à la mesure du développement des techniques. Il nous faut surmonter ce traumatisme de la modernité en inventant un ordre social, disons symbolique, à la hauteur des révolutions techniques et industrielles.

16 Il nous faut trouver une nouvelle forme d’utopie fabriquée avec l’étoffe de nos rêves, pensée moins comme le projet d’un avenir meilleur sans cesse repoussé aux calendes grecques que l’originalité à saisir à tout moment pour inventer un futur inédit [25]. Cette nouvelle forme d’utopie procéderait d’un détournement des valeurs usuelles, d’un renversement de sens, d’une désorganisation des significations habituelles, comparable à ce que l’on nomme une « catachrèse ». La catachrèse comme trope provient d’un manque dans la langue, de son incomplétude à un moment donné pour désigner une réalité nouvelle, en ceci comparable à l’épuisement de nos paradigmes éthiques et symboliques. Par exemple, lorsqu’il a fallu désigner la « partie latérale d’un avion », réalité nouvelle qui n’avait pas de nom, le mot « aile » a acquis une extension métaphorique en raison d’une analogie de forme et de fonction entre l’organe de vol des oiseaux et cette partie de l’avion. Fondamentalement, les tropes du langage sont des détournements. Soulignons que les tropes du langage nous permettent de saisir dans leurs filets un monde qui nous échapperait sans leur créativité performative. C’est par leur détour que nous pouvons « tourner » – c’est un des sens étymologiques de « trope » – les difficultés nées de l’incomplétude de la langue. Lacan rappelle que « trouver » vient du mot latin « tropus », expressément emprunté au langage de la rhétorique.

17 C’est cette puissance du langage, son pouvoir de révélation, que j’évoque à la suite de Walter Benjamin, comme capacité de faire advenir de l’inédit en détournant, en transgressant, les formes symboliques existantes, qui approche au plus près de ce que j’entends par « utopie ».

18 Le temps de l’utopie ici ne se réduit pas au temps de l’origine paradisiaque ou au futur des lendemains qui chantent, mais consiste à saisir chaque moment où l’instance du présent peut devenir politique, « image dialectique, née dans l’illumination de l’instant présent, [qui] rassemble comme dans un foyer un moment du présent et un moment de l’avenir [26] ». Ce nouveau paradigme de l’utopie ne procède nullement d’une signification ou d’un système de valeurs ou de catégories de pensée établies ou à atteindre, mais relèverait davantage d’un mouvement de détournement de notre langage commun afin de faire advenir d’autres sens et d’autres actions pour dire et produire une réalité nouvelle. C’est ce à quoi nous sommes invités pour « donner une forme à notre destin [27] », c’est également ce que les professionnels font tous les jours lorsqu’ils détournent les normes et les prescriptions de leurs conditions de travail pour les rendre vivables [28]. Comme l’écrit Yves Clot, « au travail les hommes ne se contentent pas de vivre dans un milieu. Ils se fabriquent aussi un milieu pour vivre [29] ». Et, ils ne peuvent rendre habitable ce monde du travail qu’en détournant les contraintes normatives qu’on leur impose. Au moment de la trouvaille pour s’en libérer, dans la fulgurance de l’éclair d’un instant surgit un moment – le temps de l’utopie –, l’histoire condensée de toutes leurs émancipations collectives et individuelles.

19 Dans cette conception de l’utopie, chaque moment peut devenir l’occasion de se libérer du conformisme en transgressant les règles du langage habituel pour produire une réalité politique et éthique nouvelle, se libérer d’une norme, d’un traumatisme, d’une contrainte ou d’une domination. L’utopie existe à fleur du quotidien, à chaque fois que s’entrevoit au travers des persiennes de l’inédit un autre monde plus vivable. Une scène évoquera, mieux qu’un long discours, cette puissance révolutionnaire du détournement, de sa catachrèse : en pleine épidémie de Covid-19, les Italiens confinés chez eux, meurtris par la maladie et les deuils, abandonnés des structures de soins démolies par les logiques néolibérales, isolés d’une Europe qui naguère les rappelait à la cause commune, se mettent à chanter, à leurs balcons, à la même heure et tous ensemble, l’hymne national et les chansons du bel canto. Face aux traumatismes de la maladie et au risque de chaos social, une autre voix se fait entendre, une voix qui fait entendre l’émotion collective en détournant les limites du confinement. C’est de ce mouvement que relève l’utopie, dans la fulgurance de certains moments qui, à se répéter ou à se protocoliser, perdraient toute la charge d’originalité qui les a fait naître. C’est de ce mouvement que l’Ange de l’histoire de Walter Benjamin attend que l’écriture rende justice aux vaincus de l’histoire pour sauver le présent et préserver l’avenir.

Notes

[1] Georges Canguilhem, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie (1988), Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1993, p. 43.
[2] Patrick Zylberman, Tempêtes microbiennes. Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique, Paris, Gallimard, 2013, p. 39.
[3] Albert Camus, « Ni victimes, ni bourreaux », 19-30 novembre 1946, À Combat, Paris, Gallimard, 2002, p. 631-672.
[4] « L’horloge de l’apocalypse avancée de vingt secondes, plus près de minuit que jamais », Le Monde, 2 janvier 2020.
[5] Le rapport du Club de Rome a été actualisé en 2004 dans l’ouvrage dirigé par Dennis Meadows, Limites de la croissance, Paris, Rue de l’échiquier, 2017.
[6] Jared Diamond, Effondrement (2005), Paris, Gallimard, 2006.
[7] Dennis Meadows, Donella Meadows, Jorgen Rangers, Les Limites à la croissance (dans un monde fini) (2004), Paris, L’Écopoche, 2017.
[8] Préface de Jean-Marc Jancovici, in Dennis Meadows, Donella Meadows, Jorgen Rangers, op. cit., p. 7-10.
[9] Nicolas Berdiaeff, L’Homme et la Machine (1933), Paris, R & N, 2019.
[10] Jean-Pierre Vernant, « Psychologie historique et expérience sociale », Œuvre, II, Paris, Seuil, 2007, p. 1875-1876.
[11] Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, 2015, p. 20.
[12] Albert Camus, 19-30 novembre 1946, « Ni victimes, ni bourreaux  », À Combat, Paris, Gallimard, 2002, p. 644.
[13] Walter Benjamin, Les Thèses sur le concept d’histoire (1940), dont je choisis la traduction de Michael Löwy, Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Paris, Éditions de l’Éclat, 2014.
[14] Walter Benjamin cité par Stéphane Mosès, L’Ange de l’histoire (1992), Paris, Gallimard, 2006, p. 228.
[15] Patrick Zylberman, op. cit.
[16] Stefan Morse, cité par Patrick Zylberman, ibid., p. 117.
[17] « La maladie déclencha également dans la ville d’autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu’il cachait auparavant. […] On chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses étaient également éphémères. Nul ne montrait d’empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête ; car on ne savait pas si on vivrait assez pour y parvenir. Le plaisir et tous les moyens pour l’atteindre, voilà ce qu’on jugeait beau et utile. Nul n’était retenu ni par la crainte des dieux ni par les lois humaines. […] de plus, on ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir à rendre compte de ses fautes » (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, liv. II, Paris, Les Belles Lettres, 1962, p. 39).
[18] Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome (2017), Paris, La Découverte, 2019, p. 343-344 ; la phrase citée est du pape Grégoire le Grand (540-604).
[19] C’est la thèse largement développée dans mon dernier ouvrage, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances, Paris, LLL, 2020.
[20] Jared Diamond, op. cit. ; Roland Gori, op. cit.
[21] Richard Preston, L’Affaire Cobra (1997), Paris, Plon, 1999.
[22] Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir. La puissance de l’imprévisible (2007), Paris, Les Belles Lettres, 2008.
[23] Roland Gori, Un monde sans esprit, Paris, LLL, 2017, réédition Actes Sud, 2018 ; L’Individu ingouvernable, Paris, LLL, 2016, réédition Actes Sud, 2017 ; Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?, Paris, LLL, 2015 ; La Fabrique des imposteurs, Paris, LLL, 2013, réédition Actes Sud, 2015.
[24] Yves Charles Zarka, Refonder le cosmopolitisme, Paris, Puf, 2014.
[25] Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, op. cit.
[26] Stéphane Mosès, L’Ange de l’histoire, op. cit., p. 235.
[27] Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942, p. 158.
[28] Yves Clot, Roland Gori, Catachrèse : éloge du détournement, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2003.
[29] Yves Clot, « Le problème des catachrèses en psychologie du travail : un cadre d’analyse », Le Travail humain, no 60, 1997, p. 113-129, p. 127.


Mis en ligne sur Cairn.info le 05/01/2021